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En vue des sommets d'Izkandaraï

Publié le par Fabien Maisonneuve

Fereydoun revoyait ces instants dans la sphère de saphir. Izkandaraï était fleurie le long de ses balcons, ses terrasses verdoyantes rehaussaient les teintes bleues et or de ses murs de briques. Il fallait gravir un à un les échelons de l'administration citadine pour espérer rencontrer Kaddar. La ville était la prérogative du prince en titre, sous la garde du grand vizir et du shahenshah lui-même. Certains princes inconsistants pouvaient parfois prendre la grande cité pour un immense terrain de jeu, mais il était donné aux hommes les plus solides de l'état impérial de rappeler que tout héritier qu'il était, le prince n'en demeurait pas moins un sujet de son altesse l'empereur, roi des rois.

Les hérons volaient sur les rivages du Fleuve du Lion. Les flamands roses buvaient son eau douce qui abondait des montagnes du Zagrân. Le peuple de la ville était tout entier commerce, Izkandaraï était le carrefour de toutes les denrées. Ce faisant, c'était un lieu de paix garanti par une soldatesque innombrable, un œil constant étant la condition nécessaire pour préserver l'harmonie contre toute corruption. Il semblait à Fereydoun que la grande ville n'était qu'effervescence, pulsations de vie, cœur de l'Aqbar. C'est dans cet immense dédale qu'il fallait trouver l'homme en vue et le convaincre de vous faire côtoyer ses propres commanditaires. La ville était faite d'un entrelacement de cours en terrasses superposées, au propre comme au figuré.

Oh certes, la chose n'était pas insurmontable pour un sheikh parmi les kalandars, surtout un sheikh particulièrement affable comme l'était Fereydoun. Bientôt son nom d'emprunt, Banupal, était sur toutes les lèvres du palais d'hiver du roi des rois. Il avait su prouver la valeur de ses conseils mille fois, tout en imposant pour seul payement qu'une séance avec le degré supérieur de la cour. Le tintement des clochettes aux pieds des danseuses du harem du grand vizir Amralkalb était l'ultime muret qui l’empêchait encore d'être en présence du plus grand homme d'état du moment. Amralkalb était passionné de femmes, il en faisait son met de prédilection. Son propre harem était indécent. Et pourtant, l'homme devait avoir quelque souci à régler, assez important pour obtenir ce pourquoi Fereydoun, ou disons Banupal, était là.

- Votre éminence a gagné beaucoup à servir l'empire ! Ô grand vizir, me permettrez-vous quelque discours moins plaisant pourtant que la grâce des courbes de ces donzelles souriantes ? Il ne faudrait pas vous gâcher le paroxysme de votre gloire !

Amralkalb était bien d'accord, un tel moment se devait d'être honoré. Il fit signe à l'une des gazelles à la peau de nacre pour qu'elle se joigne à sa banquette.

- Comment un tel moment pourrait-il être gâché ! Dire que c'est ici le paroxysme, c'est ignorer les immensités du plaisir que je partage avec elles sous les draps de ma couche !

- Cette année voit donc votre gloire atteindre les plus hauts sommets qui puissent être atteints par un grand vizir !

- Et que pourrait-il bien y avoir, dit il en riant, qui puisse s'interposer pour que la suivante ne fut pas meilleure ?

- Ô grand vizir, on murmure pourtant que le shahenshah est malade, et que ses médecins sont impuissants face à ses afflictions. N'est-il pas vrai que lorsque viendra le temps de lui succéder, le prince Shihaboddîn versera le sang de ses frères et démettra les hommes d'état pour constituer son propre gouvernement ? N'est-ce pas ainsi que l'unité de l'empire est préservé de génération en génération ? Toute haute qu'est votre position, elle n'en est pas moins des plus évanescentes.

- Auriez vous quelque chose de décent à suggérer, kalandar, prononça le grand vizir avec plus d'attention ?

- Vous n'ignorez pas que la politique est le souci majeur de mon ordre lorsque la corruption des dévas ne s'en rend pas prioritaire. Si je tiens un secret stratagème à votre disposition pour conserver les rênes du gouvernement, m'aurez-vous une audience auprès du grand Kaddar ?

- Vous m'êtes de compagnie agréable vieil homme, mais la compagnie de ces douces demoiselles l'est bien plus à mon goût. Si vous voir vous éclipser sous les jupons du shahenshah est la condition pour que j'ôte encore et encore ceux des femmes les plus majestueuses de tout l'Aqbar, j'en serai mille fois payé.

Le lendemain même, Banupal était présenté à l'empereur. Kaddar effectuait sa promenade matinale dans les jardins suspendus embaumés de cèdres en fleur et du jasmin dont on fait les huiles de beauté. Il rayonnait encore d'une aura de grandeur malgré le sceptre sur lequel il appuyait son pas fatigué d’octogénaire.

Après d'habiles présentations, Banupal était accepté à la cour du shahenshah. Il pouvait à loisir rencontrer les plus grands savants de Gandariah. Il y avait là l'observatoire le plus colossal qui se puisse déployer dans le monde connu pour calculer la trajectoire des astres et leurs conjonctions, et une bibliothèque d'un hectare, dont les œuvres majeures pouvaient remonter au règne d'Ishkaladar en personne. C'était l'occasion de consulter les papyrus de Felezzar l'Ancien, celui-là même qui avait commenté les oracles d'Aramidras. Ils devaient contenir ce qui manquait aux souvenirs de l'ordre kalandar sur les jours funestes qui s'annonçaient dans les temps prochains.

C'est en compagnie de Muttaleb l'astrologue et Moabdil l'herméneute que Banupal-Fereydoun passait le plus clair de ses journées. Ensemble, ils interrogeaient le savoir des cieux et de la terre sur l'oracle qui pourrait délivrer Gandariah de l'incertitude, et apaiser Kaddar face aux révoltes incessantes. C'est aussi durant ces jours que Banupal fut présenté à l'émir Omar Aj-Jahl, ambassadeur du shah Aladdîn Ber Thiba. Derrière leurs voiles fins, on apercevait les traits des grandes dames. Shemirehmi, ancienne concubine du shah Aghalar de Mazighân offerte il y avait bien des printemps au shahenshah par la reine Amma Hani prenait bonnes notes des agissements du vieux kalandar.

Ce n'est que maintenant, à revoir ces faits insignifiants dans la lueur bleue du saphir que Fereydoun comprenait l'importance de la chose. Shemirehmi, femme bafouée à laquelle on avait arraché la destinée de son fils Hamilcar et dont on avait fait un commerce, avait été la bombe glissée par Omar Aj-Jahl au pied des colonnes du palais. Par elle, le mal shayatîn avait pu orchestrer son fléau sur Izkandaraï.

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