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1. Le Sort des Glyphes

Publié le par Fabien Maisonneuve

1. Le Sort des Glyphes

C'était la saison des vents. Marbeline revêtait ses couleurs chatoyantes sous un soleil orangé, pareil à l'aurore mystérieuse des grands déserts. La cité était le miel du royaume, oasis de rocailles où coulaient de longs ruisseaux cristallins, bordés de façades ciselées dans la dentelle minérale. Tout était raffinement, délicatesse et envoûtement. On sillonnait ses rues comme on se glisserait avec précaution sous la robe de soie d'une divine courtisane. En en voyant les beautés, on succombe à son charme sans vraiment y prendre garde. A l'ombre de ses demeures monolithiques endormies, dans un dédale de marbre aux allées fleuries, se tenaient les Pèlerins de l’Épée, quelques mâles d'ages divers mandatés par l'infortune et la disgrâce auprès du mobed de Marbeline.

Tel un défilé de perles en chapelet, ils s’égrainaient sur le long corridor cerclé par des colonnades imitant des tiges de lotus de mer, ornées de salamandrins. L'un après l'autre, ils paraissaient dans le patio du temple, ils y recevaient le décret que l'augure des glyphes inspirait au mobed. Tels des ombres, ils s'effaçaient alors derrière un voile et gravissaient les marches de la salle des ablutions.

Ce précepteur des âmes était coiffé d'un dastar bleu anthracite, grand turban fendu au milieu du front. Il avait les yeux verts et la barbe clairsemée. Sa nuque supportait un lourd collier pectoral de bronze orné de sphinges, et ses épaules couvraient son corps d'une gandoora de lin brodée de calligraphies, versant ses plis rayonnants jusqu'à la rive de ses pieds en sandales. Il siégeait sur une natte de résine tressée, et tenait une baguette d'olivier entre les doigts. Il murmurait avec calme et mansuétude ce que révélait l'oracle des glyphes, et ainsi, il se faisait l'interprète des anges compatissants.

- C'est lors d'une nuit de pleine lune que ton cœur a failli, jeune Muhaymin. Tu as levé un sceau que tu n'aurais pas dû. La chair des jouvenceaux est souvent fébrile lorsqu'il s'agit de soutenir les charmes du Bas-Monde. C'est une faute terrible, elle accable ton âme. Elle a causé la perte de ta tribu, de ton honneur et du parfum de ta vie. Voilà que s'est joué ton sort et toi, tu es devenu l'étranger, le répudié de tes pairs, le compagnon indésirable.

Muhaymin se faisait bien dire le fond de ses pensées par le mobed de Marbeline. Devenu Pèlerin de l'Epée pour puiser la force de se pardonner, il savait désormais que les cieux témoignaient de sa faiblesse. Sa mine ombrageuse vieillissait un peu son allure encore juvénile. Le cyan de ses yeux était embué de larmes claires qui se cramponnaient à leur place. Il attendait le prix de son péché, silencieux.

Le mobed resta plongé dans ses pensées un moment. Les tablettes d'ivoire glyphiques s'agitèrent à la surface de la coupelle de sable en diamant qu'il avait posé devant lui. Elles cliquetaient en s'entrechoquant; ce fut comme si le temps retenait son souffle, comme si quelque dive retenait le défilé des instants. Muhaymîn était déjà ébranlé par la crainte, les pulsations du sang dans ses veines lui fournissaient l'insigne torture du cilice.

Les glyphes tournoyèrent tels de bulles de lave. Elles tombèrent net. Le modeb ouvrit grand les yeux. Il incanta en vieux gandari, d'une voix qui emplissait l'air. Enfin, délivré de sa vision, il révéla ce que Muhaymin était venu supplier.

- Ton cœur se languit de retrouver la paix. Il devra attendre encore. Ta rémission est un chemin fait de bravoure et de violence. Tu exècres moins de verser le sang que tu n'aspires à sauver ton âme, mais du poids du péché que tu as commis, seul un défi céleste peut te préserver. Rends toi auprès du puissant Kaddar, aux pieds du trône du Shadiraï, à Izkandaraï. Implore le roi des rois de t'y soumettre. Je te le dis encore, un défi céleste, cela seul t'ouvrira la voie vers le repos de la vie future. Amîne.

L'assistant du mobed étendit son bras, montrant les marches de la sortie derrière le voilage. Une vestale tira sur le tissu pour ouvrir un chemin au jeune homme repentant. Habituellement, lorsque l'on entend de telles paroles, il est de mise de prendre ses jambes à son cou, quelque fut son honneur, son intégrité ou sa vertu. Il n'est pas souhaitable de devoir relever une opportunité si vénéneuse, car le risque de tout perdre l'emporte sur le désir de la récompense. La douceur des attentions de nos amis et de notre foyer, l'attachement à notre terre et à nos traditions, l'instinct lui-même, tout nous dit de décliner.

Muhaymin passa le voile, le regard perdu devant ses pieds. Avec effort, il monta les marches. Haletant, tremblant presque, il parvint à l'encadrure en ogive de la salle des ablutions. Sa main saisi le rebord. Il expira et ferma les yeux. ça n'avait jamais été aussi douloureux pour lui d'attendre que l'avenir s'en vienne. Lorsqu'il se fut calmé suffisamment, le Pèlerin de l’Épée fit un pas en avant.

- C'est un grand honneur que de devenir Pèlerin de l’Épée, ô jeune ami, lui lança avec ferveur le frère purificateur chargé de le laver.

Tout cela semblait trop directif. Le démiurge avait piégé Muhaymin dans un étroit défilé de soumissions. Quelle était cette liberté que vantaient les poètes? Telle une reine capricieuse, elle éconduisait encore le soupirant qu'elle avait fait naître. Il avait froid.

-Amîne, soupira-t-il.

Muhaymin s'abandonna au destin et laissa l'eau de la source sainte laver son corps et son âme de l'empreinte des remords qui le tenaillaient. Izkandaraï était sa prochaine destination, et plutôt que d'imaginer la belle barbe huilée du roi des rois, il voyait sa propre nuque placée sous la vigilance assoiffée du sabre du bourreau.

Une fois les gestes sacrés accomplis, il passa à la salle d'armes. Muhaymîn revêtit l'habit noir des pénitents, brodé de longs oiseaux verts aux plumes de feu et aux serres acérés. Il passa l'épaisse ceinture et les épaulettes de cuir clouté, le gantelet et le heaume à cimier, prit un cimeterre sur le râtelier et le fit glisser dans son fourreau. Enfin, le Pèlerin saisi une arbalète et la cala contre son dos. Dehors, la lumière du jour éclaboussait. Il sortit. Après quelques pas dans la cour poussiéreuse, on lui confia des vivres et lui montra sa monture, une chamelle robuste au doux tempérament. Muhaymîn grimpa sur la bête, tourna une dernière fois sa face vers le temple des destinées et se mit en route pour Izkandaraï.

Il y avait six jours de chevauchée dans la plaine desséchée qui longeait la côte du Yamm Isfaq, sous les embruns de l'océan et les zéphyrs déchaînés, pour atteindre Bel-Hajj. Puis, franchissant les dunes vers le couchant, deux semaines de traversée l'attendaient pour toucher la petite ville d'Ileshah. Il serait alors sur les rives d'Amra-l-Mashrek, le Lion de l'Est, le fleuve sacré du Shadiraï qui s'étirait docilement jusqu'à Balad al-Jamah, l'antique capitale et cité portuaire des rois du Grand Serment. En le remontant, sans doute en moins d'un mois, il atteindrait les murailles d'Izkandaraï, capitale du roi des rois Kaddar III.

Ses quarante shekels d'argent lui procureraient le gîte et les vivres nécessaires à chaque étape. Une solde mince mais suffisante sur laquelle il faudrait veiller jour et nuit contre la prédation des brigands. Chose saugrenue pour l'éleveur de chevaux de Surshedja, Muhaymîn était désormais compté au sein de la classe des paladins, ces chevaliers sans tribus soumis au roi corps et âme. Telle était la volonté des Keroubim, ces anges veilleurs, guides des repentants, inspirateurs du rachat par l'entremise des mobeds. Un souffle passa qui voulu ramener Muhaymîn à son triste passé. Il l'ignora et lança sa monture à plus vive allure. L'avenir contient toujours la semence de l'espoir.

Muhaymîn toucha la côté, surplombant la falaise. Un sentier se dessinait, droit et effilé. Quelques caravanes étaient sur la route, mais la ville dormait encore.

1. Le Sort des Glyphes

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