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2. Les Derniers Feux de Shamash

Publié le par Fabien Maisonneuve

2. Les Derniers Feux de Shamash

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Les voiles blanches du Magnificent se dressaient au dessus des eaux perlées de lumière dorée du grand port d'Izkandaraï au soleil déclinant du soir. Elles portaient le dhaw -svelte et agile navire des mers du sud- vers la côte généreuse ; elles gonflaient sous les zéphyrs favorables telles des bannières de gloire. La coque longue fendait les eaux poissonneuses et se glissait entre d'innombrables embarcations semblables qui circulaient sur le fleuve Amra.

Sur le pont, Le navigateur marchand montait en proue à la rencontre du vieil homme robuste à la barbe épaisse et à la chevelure mêlant le noir et la cendre qui avait embarqué de Zemzoumar. Il lui laissait un moment de silence pour admirer les cent coupoles érigées tels des seins opulents et innombrables dans la mère des cités de Gandariah. Izkandaraï était capitale impériale depuis plus de trente millénaires, constante comme l'étoile du zénith. Le vieil homme la rencontrait telle une amie dont on n'avait pas vu filer les années, et dont on admirait encore la beauté ; un retour à la patrie des rois, dont il n'était pas ignorant, car le vieil homme était un kalandar.

C'est là qu'il faut vous parler des kalandars. Derviches et habiles conseillers des puissants, philosophes réputés et grands connaisseurs des secrets de la sorcellerie comme de la thaumaturgie, les kalandars sont les plus grands érudits que l'on puisse rencontrer, et jouissent d'une formation martiale exceptionnelle. Maîtres de l'art des Ruhaot, ils contrôlent leur souffle et peuvent arrêter leur respiration pendant toute une heure.

Les kalandars sont baignés dans leur mystère, membres d'un ordre initiatique que l'on dit fait d'espions sans maîtres, mais on les dit également gardiens du bas-monde et veilleurs de l'obscur. Ils pérégrinent modestement dans les royaumes de l'ancien empire de Gandariah et les contrées des confins de l'Aqbar, suivant la trace laissée par les prophètes et les saints pour veiller sur l'ordre et l'harmonie, en guettant l'apparition des dives de l'obscure géhenne, esprits du Bas-Monde. Au besoin, ils exorcisent les malheureux touchés par le souffle brûlant des djinns.

Les kalandars n'ont d'autres biens que leurs affaires de voyages et leur traditionnelle tenue blanche laissant apparaître une épaule droite nue et tatouée d'une ankh rayonnante. L'entrée dans l'ordre est inaugurée par une épilation totale du corps et une ablution dans les eaux du Tsimshmi, un lac bouillant des montagnes d'Arkân, là où dit-on se dresse le sentier du paradis. Par la suite, ils ne se rasent plus ni ne se coupent les cheveux, qu'il leur est interdit de couvrir. Leur ancienneté dans l'ordre se mesure ainsi à la proportion de leur chevelure et de leur barbe, bien qu'à certains rites d'intronisation aux titres de wali, puis de nabi, dont on ignore à peu près tout, les sourcils soient entièrement rasés, et que les kalandars doivent alors les garder ainsi.

C'était le cas de Fereydoun, ce derviche d'age visible qui se tenait à la proue du Magnificent. L'étrangeté de Fereydoun se mesurait à ce que le kalandar aux yeux jaunes et malicieux portait des bijoux en os. Si l'on avait questionné l'homme, il se serait fendu d'un large sourire bienveillant et compréhensif, car il n'y avait nulle ostentation dans ces parures, et il aurait expliqué qu'il appartenait au degré des rahmûnî, le plus haut degré kalandar. Si l'on avait alors demandé ce qu'étaient les rahmûnî, disant, et cela était commun, que l'on n'en avait jamais entendu parler, il se serait contenté de dire « Le rahmunî et aux kalandars ce que l'arbre est à ses fruits ».

Le navigateur se tourna vers Fereydoun.

- Vous voilà arrivé, ô sidi. Izkandaraï et ses fabuleux sanctuaires ! Izkandaraï et ses palais munificents ! Plaise aux divins askyas que votre voyage vous donne ce qu'il est bon d'attendre d'un lieu semblable : l'hospitalité des princes et la compagnie des dames ! Vous goûterez ici ce qu'il y a de meilleur dans tout l'empire, et peut-être rencontrerez-vous comme vous le désirez le Shahenshah Kaddar qui règne sur Gandariah.

- Béni sois-tu pour tes vœux compagnon, mais je ne suis pas venu pour me réjouir. J'ai bien peur que des heures sombres ne pointent dans le cœur des princes, car la menace gronde de nos frontières, et la sédition se fait sentir dans les harems. Mais pour l'heure, tout n'est que lumière. Or, la lumière aveugle et fait oublier les ténèbres. Nul ne repère ce qui se tapie dans l'ombre naissante.

- La guerre, c'est bon pour les affaires ! Allons vieil homme, tu es bien trop sérieux ! Détends-toi dans les bras d'une danseuse et tout ira mieux, tu verras.

-Je suis un kalandar.

-Je croyais que ces derviches là n'avaient pas le droit de prendre épouse, mais pouvaient se réchauffer entre les cuisses des garces?

- C'est pour une bonne raison : ne pas émousser notre sens du devoir et notre devoir d'aimer semblablement tout gandarien. Or le sens du devoir m'oblige, marchand. Merci pour la traversée.

Fereydoun descendit du dhaw le cœur plein de nostalgie. La foisonnante cité semblait bien ignorer les troubles des confins. Comme on pouvait s'y attendre, le vieux kalandar partit à la recherche d'un point de chute dans le dédale bleu de rues. Il se disait que le quartier du temple était le meilleur choix.

Izkandaraï était fleurie le long de ses balcons, ses terrasses verdoyantes rehaussaient les teintes bleues et or de ses murs de briques. Il fallait gravir un à un les échelons de l'administration citadine pour espérer rencontrer Kaddar. La ville était la prérogative du prince en titre, sous la garde du grand vizir et du shahenshah lui-même. Certains princes inconsistants pouvaient parfois prendre la grande cité pour un immense terrain de jeu, mais il était donné aux hommes les plus solides de l'état impérial de rappeler que tout héritier qu'il était, le prince n'en demeurait pas moins un sujet de son altesse l'empereur, roi des rois.

Les hérons volaient sur les rivages du Fleuve du Lion. Les flamands roses buvaient son eau douce qui abondait des montagnes du Zagrân. Le peuple de la ville était tout entier commerce, Izkandaraï était le carrefour de toutes les denrées. Ce faisant, c'était un lieu de paix garanti par une soldatesque innombrable, un œil constant étant la condition nécessaire pour préserver l'harmonie contre toute corruption.

Il semblait à Fereydoun que la grande ville n'était qu'effervescence, pulsations de vie, cœur de Gandariah. C'est dans cet immense dédale qu'il fallait trouver l'homme en vue et le convaincre de vous faire côtoyer ses propres commanditaires. La ville était faite d'un entrelacement de cours en terrasses superposées, au propre comme au figuré.

Oh certes, la chose n'était pas insurmontable pour un nabi parmi les kalandars, surtout particulièrement affable comme l'était Fereydoun. Bientôt son nom était sur toutes les lèvres du palais d'hiver du roi des rois. Il avait su prouver la valeur de ses conseils mille fois, tout en imposant pour seul payement qu'une séance avec le degré supérieur de la cour.

Le tintement des clochettes aux pieds des danseuses du harem du grand vizir Amralkalb était l'ultime muret qui l’empêchait encore d'être en présence du plus grand homme d'état du moment. Amralkalb était passionné de femmes, il en faisait son met de prédilection. Son propre harem était indécent. Et pourtant, l'homme devait avoir quelque souci à régler, assez important pour obtenir ce pourquoi Fereydoun était là.

- Votre éminence a gagné beaucoup à servir l'empire ! Ô grand vizir, me permettrez-vous quelque discours moins plaisant pourtant que la grâce des courbes de ces donzelles souriantes ? Il ne faudrait pas vous gâcher le paroxysme de votre gloire !

Amralkalb était bien d'accord, un tel moment se devait d'être honoré. Il fit signe à l'une des gazelles à la peau de nacre pour qu'elle se joigne à sa banquette.

- Comment un tel moment pourrait-il être gâché ! Dire que c'est ici le paroxysme, c'est ignorer les immensités du plaisir que je partage avec elles sous les draps de ma couche !

- Cette année voit donc votre gloire atteindre les plus hauts sommets qui puissent être atteints par un grand vizir !

- Et que pourrait-il bien y avoir, dit il en riant, qui puisse s'interposer pour que la suivante ne fut pas meilleure ?

- Ô grand vizir, on murmure pourtant que le shahenshah est malade, et que ses médecins sont impuissants face à ses afflictions. N'est-il pas vrai que lorsque viendra le temps de lui succéder, le prince Shihaboddîn versera le sang de ses frères et démettra les hommes d'état pour constituer son propre gouvernement ? N'est-ce pas ainsi que l'unité de l'empire est préservé de génération en génération ? Toute haute qu'est votre position, elle n'en est pas moins des plus évanescentes.

- Auriez vous quelque chose de décent à suggérer, kalandar, prononça le grand vizir avec plus d'attention ?

- Vous n'ignorez pas que la politique est le souci majeur de mon ordre lorsque la corruption des dives ne s'en rend pas prioritaire. Si je tiens un secret stratagème à votre disposition pour conserver les rênes du gouvernement, m'aurez-vous une audience auprès du grand Kaddar ?

- Vous m'êtes de compagnie agréable vieil homme, mais la compagnie de ces douces demoiselles l'est bien plus à mon goût. Si vous voir vous éclipser sous les jupons du shahenshah est la condition pour que j'ôte encore et encore ceux des femmes les plus majestueuses de tout l'Aqbar, j'en serai mille fois payé.

Le lendemain même, Fereydoun était présenté à l'empereur. Kaddar effectuait sa promenade matinale dans les jardins suspendus embaumés de cèdres en fleur et du jasmin dont on fait les huiles de beauté. Il rayonnait encore d'une aura de grandeur malgré le sceptre sur lequel il appuyait son pas fatigué d’octogénaire.

Après d'habiles présentations, Fereydoun était accepté à la cour du shahenshah. Il pouvait à loisir rencontrer les plus grands savants de Gandariah. Il y avait là l'observatoire le plus colossal qui se puisse déployer dans le monde connu pour calculer la trajectoire des astres et leurs conjonctions, et une bibliothèque d'un hectare, dont les œuvres majeures pouvaient remonter au règne d'Ishkaladar en personne. C'était l'occasion de consulter les papyrus de Felezzar l'Ancien, celui-là même qui avait commenté les oracles d'Aramidras. Ils devaient contenir ce qui manquait aux souvenirs de l'ordre kalandar sur les jours funestes qui s'annonçaient dans les temps prochains.

C'est en compagnie de Muttaleb l'astrologue et Moabdil l'herméneute que Fereydoun passait le plus clair de ses journées. Ensemble, ils interrogeaient le savoir des cieux et de la terre sur l'oracle qui pourrait délivrer Gandariah de l'incertitude, et apaiser Kaddar face aux révoltes incessantes. C'est aussi durant ces jours que Fereydoun fut présenté à l'émir Omar Aj-Jahl, ambassadeur du roi Al-Haddîn Ber Thiba.

Derrière leurs voiles fins, on apercevait les traits des grandes dames. Shamirmi, ancienne concubine du roi Aghalar de Mazighân -offerte il y avait bien des printemps au shahenshah par la reine Amma Hani- prenait bonnes notes des agissements du vieux kalandar.

Fabien Maisonneuve, Gandariah l'Empire des Sables, La Prison d'Opale

2. Les Derniers Feux de Shamash

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