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Le Salut des Larmes

Publié le par Fabien Maisonneuve

rasîl avait le plus grand mal à rouvrir les yeux. Il sentait la présence chaude de Zana qui le tenait contre elle. Il était libéré.

Pendant tout le temps qui s'était passé depuis qu'il s'était fait perçer le flanc, un mal lui pesait, un mal qu'il ne comprenait pas. Il se reprochait d'avoir versé le sang en vain, ni pour se défendre, ni pour se nourrir. Lorsque la colère avait pris fin, il s'était rempli le coeur de reproches et le malheur qui lui était arrivé lui avait semblé juste.

Dans l'esprit d'Arasîl persistait l'idée que le monde était gouverné par la grandeur, et que seule la faiblesse était punie par l'échec. Alors pourquoi était-il sauvé? Quelle était cette faiblesse que l'on pouvait avoir à sauver ce qui doit mourir?

Son esprit le conduisi des années en arrière. Il voyait Byrakk s'entailler la poitrine pour lui donner de son sang. Arasîl pris conscience de son humanité, de ne faire qu'un avec cette faible chair qu'il avait méprisé devant Fereydoun-le-Vénérable. La douleur le saisi.

On entendit un bruit sourd, comme un roulement long.

Puis le silence.

Puis le vacarme des conques de guerre.

Puis les tambours du Sanghkor.

- Alerte!

Les soldats se mirent à courir en tous sens, surpris, désorganisés et peu nombreux. Ils étaient en tout une trentaine, et les hordes innombrables des shamites s'amassaient derrière les murailles de briques du ksar. Le sang ne fit qu'un tour dans le coeur de Zana.

- Père!

Les villageois de Tamaz avaient fuit vers le ksar devant les armées, ils suppliaient qu'on leur accorde l'asile.

Zana se jeta aux pieds du capitaine ...

- Je vous en conjure, sauvez ma famille! Vous ferez de moi ce que vous désirez!

Le capitaine commençait à retrouver ses esprits. Le génie peinait à maintenir son emprise sur son âme.

- Soit, mais ne me demandez plus rien.

Il donna ses ordres. Malamîn accouru auprès de Zana. Elle se jeta dans ses bras. On ferma les portes de cuivre.

- Ma fille? Mais tu es là! Que fais tu donc! Tu devais être loin d'ici! Par le ciel! Ô ma fille, que n'es-tu partie pendant qu'il en était encore temps?

- Je n'ai pas le temps père, c'est Arasîl. Il se meurt! Guéris-le je t'en supplie!

Le père de Zana accouru auprès du prince déchu. Il inspecta ses blessures et sembla désemparé.

Les géants d'Hassouas firent tournoyer leurs bolas de feu et les projetèrent par dessus les murailles. Elles vinrent exploser: telle sur la cohorte de gardes, telle parmi les bêtes, telle au milieu des villageois.

Une nuée s'éleva, remplissant les airs, assombrissant encore le ciel, puis, ce fut une pluie de flèches à pointes d'acier qui brisa tout courage et trancha le fil de maintes vies.

Lorsqu'elle tomba, Malamîn se trouvait devant Zana et au-dessus d'Arasîl. Deux d'entre elles vinrent se ficher dans son dos, se glissant un passage jusque dans ses poumons.

- PERE!

Zana était rendue folle par le spectacle terrifiant auquel elle assistait. L'homme qui l'avait recueillie et protégée, qui était devenu son père et lui avait enseigné ses moindre secrets agonisait dans ses bras, incapable de respirer, le sang plein la trachée.

Cette vision d'horreur ne lui laissait pas le temps de porter le deuil. Les armées shamites ne faisaient qu'entamer l'assaut. Déjà, les mannaks des brousses aux défenses d'acier forçaient de leurs puissants assauts les portes blindées du ksar, les déchirant.

Il fallait réagir. Zana sorti la larme de Byrakk, et son regard déambula entre Arasîl à demi-mort et son père qui avait épuisé ses chances de survie. Malamîn saisi la main de sa fille et plongea son regard dans le sien. Il lui murmura ce qu'elle ne voulait pas entendre en cet instant. "Faire son devoir est plus important qu'apaiser son coeur".

Zana laissa couler les larmes de ses yeux de houri.

- Père...

Malamîn rendit l'âme.

Les dernières défenses du ksar tombaient déjà.

Elle prit la Larme de Simurgh et la versa dans la gorge d'Arasîl.

Il déglutie. Une fine lumière dorée sembla se dégager de sa peau.

Dans un souffle, le prince reprit conscience, contemplant le spectacle ahurissant.

- Arasîl, il faut partir!

Ses blessures se refermèrent en moins de temps qu'il ne faut à la vague pour se briser sur les rochers. Son esprit refit surface.

- Il me faut une monture.

- Tu ne pourras pas la sortir d'ici! Les mannaks sont aux portes du ksar et ils vont tout dévaster!

Arasîl bondit sur ses pieds, se lança vers Azur, le pur sang d'Edjaz. Il saisit une corde arnacha la bête et la fit grimper sur le chemin de ronde. Zana se rua derrière lui.

Derrière eux la tuerie se déchainait, les shamites massacrant villageois, gardes et soldats.

Arasîl avait solidement attaché la jument. Il la souleva par dessus les créneaux et la fit descendre le long de la paroi en retenant son poids de toute la force de ses muscles.

- Descend cette corde Zana!

Elle ne se fit pas prier, contemplant l'extraordinaire puissance du fils de Byrakk. En bas l'attendait un ravin à l'abri des armées. Elle commença à descendre lorsque le cheval posa les sabots au sol. Dès qu'elle eut commencé, Arasîl lia la corde au créneau.

Il se retourna et se jeta sur le mannak qui était entré. Celui-ci leva ses défenses d'acier, auxquelles Arasîl se suspendit. Le mannak les abaissa. Arasîl enfonça ses talons dans la terre. Déchaînant sa force surhumaine, hurlant comme le tonnerre, l'enfant sauvage tourna les défenses et fit céder le mastodonte, lui faisant plier les genoux et se coucher sur le côté.

Les archers qui se tenaient sur lui furent renversés. Bondissant sur eux, Arasîl leur déboîta les cervicales et s'empara de leurs armes; arc, flèches, glaive, bouclier. Les armées shamites étaient stupéfaites. Les archers tendirent leurs armes. Arâsîl se lançait déjà à l'assaut des remparts. Il para les flèches avec son bouclier et sauta par dessus la muraille. Sa chute fertigineuse se termina sur une réception exemplaire. On eu dit qu'il ne lui était pas plus difficile de l'amortir que pour un oiseau de se poser sur la branche.

Zana accourait déjà avec Azur. Ils grimpèrent sur son dos et se lançèrent au galop vers Dar-El-Qarayn. Zana regarda en arrière, contemplant le désastre. On voyait déjà la fumée s'élever.

Ce n'était qu'une étape accessoire dans le chemin du Monso Bilal vers la capitale. Le chef suprème du Sanghkor souria de la facilité avec laquelle il avait défait cette place forte. A côté de lui, retenu au pilori, Hamilcar contemplait la campagne de carnage des shamites. Il regretta un instant de n'avoir plus l'empire pour allié défensif.

Il était trop tard pour avoir des remords.

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