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Jalahan à Elludorine

Publié le par Fabien Maisonneuve

Jalahan à Elludorine

La capitale colorée du Bazilân était ornée de pots fleuris en cuivre doré et bronze marbré. Une chaleur toute intérieure balaya l'amertume du prince alamite Jalahan. Il y avait trop de couleurs pour succomber à la tristesse en ces heures du jour naissant où le soleil déchirait les brumes. Être ravi, c'est être emmené contre sa volonté en un lieu inconnu. Très exactement ce qui arrivait au jeune garçon. Il se souvenait encore des avertissements de son père:

- Le Bazilân a l'orgueil d'accaparer le privilège de la civilisation. Souviens-toi que le peuple alamite en est pourtant sorti par la cause de sa doctrine.

Les bazilani avaient en effet adopté la réforme de Felazzar, et supposaient le pouvoir corrupteur, la viande mauvaise conseillère et les jeux dangereux pour l'âme de leurs spectateurs. Toutes sortes de chose qui avaient poussé les alamites à s'exiler au nord du Taggoth.

Elludorine comptait comme "l'étoile du nord" pour les peuples de Gandariah. On n'en décrivait pourtant assez mal la splendeur. Vaste jardin rehaussé de maisonnées aérées, surplombées par les cyprès, le long d'une baie où effleuraient des eaux fraîches aux teintes fabuleuses. C'est là qu'était mû le cœur battant d'un prince pour celle qu'on lui avait tant vanté depuis son arrivée dans le pays. Sa cousine la belle Yunanila, née avec la chevelure aussi longue dans le dos qu'une femme du plat pays de Samarsaï à l'age de puberté, et blonde, blanche, luisante. Oui on l'avait tant vantée qu'il en avait le délirant désir de tomber fou d'elle, de rester pétrifié à sa vue.

La ville d'Elludorine lui comblait le cœur de ce même sentiment. Ainsi donc une telle cité existait bien. Les drapés des bannières lestes, les flaques bleues des marbrures, l'orichalque étincelant, les grillages et les coupoles torsadées. Des embruns affectés d'humus et du nectar de lys-azur se laissaient deviner. Tout respirait le nord ancien, la mer, jusqu'aux fines moustaches des plus quelconques marchands, aux vestons apprêtés des soldats en casquette jetés sur leurs épaules, aux robes bouffantes des demoiselles portant perles et diadèmes qui miroitaient Shamash dans leurs fiacres laqués.

Il était temps de pénétrer le palais. C'était un immense complexe en apparence gardé par une lourde porte monumentale dans laquelle un passage avait été détaché, de la taille d'un homme ordinaire, forçant à se baisser quelque peu les plus orgueilleux des grands hommes du Samarsaï qui venaient en visite sous les hautes murailles de la citadelle fleurie. Voilà ce qui se dessinait là. Les perles d'Anqys à l'intérieur étaient alignées par couleur en des motifs géométriques élaborées, telles de véritables mosaïques luminescentes. Un ravissement, oui, toujours et encore. Une sensation de rêverie sans fin; une vision invulnérable à l'oubli.

Jalahan était introduit par le chambellan des lieux auprès du Regus Voladim El-Moldari, qui ne manqua pas de complimenter sa vaillance et la bravoure de son père. Le Regus absorbait toute son attention, pourtant. Homme à l'allure sèche et à la tenue droite, aux vêtements cintrés et aux traits graciles, portant moustache drue et barbe fine, couronne fermée et manteau d'hermine. Un tel homme ne ressemblait à rien de commun dans le sud. Il était pourtant descendant d'Ishkaladar. Quelle étrange portée pour le premier des Rois des rois!

Qu'importait, l'homme semblait bon, et son charisme ne faisait aucun doute. Il était entouré d'une garde de guerriers sarmanes et de vizirs austères, et des chats se promenaient dans les intérieurs comme s'ils étaient les maîtres du lieu. Ici les tapisseries et les fourrures le disputaient à de grandes teintures pourpres, lieu des jeux de ces animaux griffus auprès desquels accouraient des armées de serviteurs et d'odalisques.

C'était un spectacle qui éveillait la tendresse de Jalahan.Il se demandait comment l'on pouvait survivre à une telle cacophonie visuelle et rester maître de ses affects pour gouverner. De grandes poutres ornées de chimères et de gargouilles décoraient les murs et les plafonds. La lumière entrait par de grandes baies vitrées ornées de vitraux rouges et bleus.Tout était luxueux et délicat, dans le brouhaha d'un dédale de salles peuplé d'êtres qui s'y trouvaient danser comme des pièces d'échecs. Sensation de retrouver l'emprise du pouvoir et les alcôves de la dissimulation et des calculs implacables. Sensation soudain désagréable qui éloignait Jalahan du souvenir de son père, le sage Aladdin Ber Thiba, mais le plongeait dans une mélancolie qui n'y était pas étrangère.

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