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L'Allégeance d'Urzil

Publié le par Fabien Maisonneuve

– Le moment est venu de vous soumettre, Padiraïs.

 

La secte était déterminée. Le Baktrân tout entier avait cédé à la tentation kshayatrim. Les élites discrètes de l'organisation avaient pris position dans toutes les grandes villes du pays du nord au sud. Le padiraïs Urzil n'avait guère le choix, et il chassait l'amertume de la situation dans l'évocation du nectar de puissance dont on lui servait la coupe. Se soumettre, c'était régner. Les ténèbres étaient un doux ombrage pour rafraîchir sa masse corpulente de la chaleur accablante d'un pouvoir central, fédéral, dont la loi solaire le faisait transpirer à pleines gouttes depuis longtemps. Il avait accédé à la royauté sur les cités bakturs en sachant s'allier les clans les plus félons. Il ne devait pas s'étonner que la secte kshayatrim réclame ce qui lui revenait de droit. L'allégence.

Sa mère elle-même était en ce jour l'émissaire de la cause. Zilla, tel était son nom. Zilla l'avait très tôt entouré d'attention et promis à un glorieux destin fait de ruse, de conquêtes et d'ennemis suppliciés. Elle l'avait si bien préparé, elle l'avait séduit, et l'avait tenu serré contre son sein. Elle l'avait tenu serré entre ses hanches. Zilla, mère incestueuse, avait engendré Urzil le manipulateur, et l'avait tenu entre ses mains, jusque par le membre. Aujourd'hui elle réclamait plus que la hargne de son corps cherchant l'extase et le repos dans l'effort d'une prouesse charnelle. Elle exigeait la mutation de son auriculaire, et l'ajout d'une bague sombre, faite de rochécaille, pour marquer à jamais son destin dans le giron des élus de Shayatz, le dive apsûr chargé de recenser les serviteurs d'Eldobos, le Démiurge.

Le Créateur avait voulu une humanité asservie par elle-même. Eldobos exigeait le retour à l'antique tyrannie, le modèle politique le plus simple et le plus direct, le règne de la force. Une suprême autorité se dessinait à qui observait cette loi barbare, privilège qu'accordait Eldobos à ceux qui humiliaient les hommes. Dans la terreur se tenait toute la vitalité du pouvoir de dominer, et de plier chacun à ses désirs déments. Urzil, troublé depuis des années par la démesure de ses rêves, par les sévices qu'il imaginait sans cesse sur les jeunes, hommes et femmes, qu'il trainait jusqu'à sa couche. Urzil qui aspirait plus que tout et plus que jamais à être un élu de Shayatz, à régner de droit sur les tréfonds des âmes de ces chairs tendres et replaites, à imposer la marque de son désir dans la souffrance, dans l'oubli, le renoncement à toute dignité de ses victimes. Urzil le sadique.

 

– Dans les ténèbres d'une nuit sans fin se trouve pour toi le feu sombre qui dévoilera ton âme, et tout ce qui y gît s'étalera devant toi. Tout fantasme, tout délire sera désormais accompli. Eldobos offre à ses élus la facilité même. Tout ce qu'il y a en toi sera désormais réalité. Rien de ce que tu pourra demander ne te sera refusé. Tu sera maître en toute chose.

– Procède à la mutilation, mère ; que cette souffrance soit un signe de satisfaction des apsûrs envers moi.

 

Le prêtre s'avança avec l'athamé dans une main, la coupe de nectar dans l'autre. Une drogue puissante, préparée avec soin, et qui induisait une autre façon d'accueuillir la douleur. Urzil but à la coupe, puis le prêtre écorcha la chair de son auriculaire. Il souleva la peau grasse au dessus du muscle et le sang coula dans un calice. Urzil laissa échapper un râle. Son corps entier se tendit un bref instant, puis il fut possédé par une force intérieure sans précédent. Il éprouvait une vaillance toute ténébreuse, une fureur. Presque un orgasme. Le lambeau de peau fut retiré comme on pêle une pomme, et placé dans un coffret d'ébène cerclé d'argent. Zilla but le sang versé dans le calice. L'officiant plaça la bague au doigt, sur le vif des muscles et des nerfs, et trempa la main d'Urzil dans un liquide noir comme le pétrole, un baume puissant. Urzil cria. Douleur et transe.

Dans cet instant il voyait s'incarner en son âme tous les prodiges de Shayatz et toute la violence d'Eldobos. Le démiurge et son dive électeur avaient plongé leurs regards vers lui en cet instant, ils accueuillaient son âme dans une obscurité pleine de promesse.

Urzil s'égara dans la rêverie. Il se voyait comme le nouvel Empereur Serpentaire, régnant depuis le Taggoth sur l'immensité de Gandariah. Il voyait tous les seigneurs de ce monde plier le genoux devant lui et lui octroyer une armée d'esclaves serviles. Il se voyait chanté par les prêtres kshayatrim depuis l'antique cité de Maketh, offerte au culte. Il voyait même les moghûls l'honorer et le suivre.

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