Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La Trahison des Confréries

Publié le par Fabien Maisonneuve

- Conteur -

Omar s'apprétait à jouer un coup de maître. Dans le Palais des Vizirs aux teintures rougeoyantes, il avait assemblé les scheikh des huit confréries de l'empire. Ces hommes aisés savaient la gravité de l'instant, et, assis sur des intérêts colossaux, ils n'étaient pas prèts à voir s'effondrer leur fortune et leur puissance. C'était là précisement qu'Omar Aj-Jahl allait appuyer.

Vêtu de sa longue robe ample et cramoisie, l'homme d'Izkandaraï s'appuyait sur son sceptre de commandement de la cité. Son haut turban révélait un front allongé, trait des grands esprits pour les gandari. Ses sourcils broussailleux et son teint sombre contrastaient fortement avec ce signe d'intellectuel, et le Khol de ses yeux rajoutait à son allure hypnotique. Aj-Jahl se gardait de sourire sous sa barbe lisse, mais l'heure était ô combien délicieuse, et de redoutables plans à tiroirs se mettaient en place dans son esprit. Loin de la barbarie dont on l'affublait, et bien que porté par les désirs les plus pervers, le vizir avait le sens de la ruse d'Etat.

 

– Messieurs, commença-t-il, vous êtes assemblés ce soir car nos intérêts ne sont déjà plus ceux que défendaient jusque là les armées de la dynastie Kalderade. Reconnaissons ensemble la situation. Le commerce est passé entre les mains des brigands, des mercenaires, des pillards et des sicaires. L'armée est sans commandement dans un temps où la force se presse contre Kaddar, la violence encore inassouvie des moghûls nous attend, à Izkandaraï. Nous ne pouvons pas laisser la fidélité entraver notre puissance, et nous ne pouvons nous permettre de sombrer avec l'empereur. Il est temps de porter le faix sur une autre épaule. Quelle qu'elle soit, ce sera la tâche d'un homme qui nous enrichira avec zèle.

 

– La félonie est-elle de mise, vizir Omar, déclama le scheikh des Pranistes ? En sommes nous là, vraiment ? Nous nous sommes toujours établi sur la respectabilité de la forme impériale, et Kaddar en est encore l'incarnation à ce jour ! Comment nous autres, auxquels les rennes de la destinée des corporations ont été confiées, comment pourrions-nous abandonner l'empire lui-même au mains de ces kajjars de moghûls ?

 

– Nous n'avons plus le choix. A l'heure où nous parlons, la grande bibliothèque de Lazareth est incendiée, et ses savants ont fui dans le désert en emportant dans des ermitages les plus précieux de leurs savoirs. Ceux qui n'ont pas agi ainsi sont exécutés, ou servent de repas à la Horde Noire. Il n'y a pas d'armée pour nous protéger des moghûls. Gandariah a échoué à notre sécurité. Désormais celle-ci repose dans la politique. Et la seule politique possible, c'est le volte-face. Je ne vous demande pas d'aimer ça. Je vous demande de faire ce qui est nécessaire pour nous tous.

 

L'argument du vizir était scandaleusement lucide. Omar en appelait au bien commun des confréries, à leur existence en tant qu'institutions, non plus impériales cette fois, mais de fait. Elle en appelait aux hommes qui les composaient, loin de tout vernis idéologique. Du pur pragmatisme, sans fard. Chacun des huit scheikh détenait une légitimité plusieurs fois millénaire grâce à de savants aménagements politiciens.

Au delà du simple fait qu'ils prétendaient tous tirer leurs arcanes magiques des enseignements d'Aramidras -le prophète venu des cieux-, ils étaient des hommes de pouvoir. Ils étaient les héritiers prudents de longues lignées secrètes, appuyés sur le réseautage et l'intrigue. Ils faisaient et défaisaient les carrières des nobles et des marchands. Comment ne voudraient-ils pas survivre à l'imprudence d'un shahenshah vaincu d'avoir trop souvent guerroyé ?

La discussion alla bon train. Chacun faisait part de ses misères, se plaignant comme prévu de la situation qu'il vivait dans ses cénacles. Chacun se sentait impuissant devant la tempète. Chacun maugréait contre ce vent maudit, mais chacun était résolu à survivre et prospérer. Omar avait ciblé leur plus vile humanité. Aucun d'eux en fin de compte n'accepterait la reddition. Fusse sans Kaddar, sans Mezdahor, sans Gandariah, les confréries iraient de l'avant et traceraient leurs destinées, car c'était sur elles que ces hommes là reposaient.

 

– Qu'attendez-vous de nous au juste, jeta soudain le scheikh des Exorcistes ?

 

Désemparés, ils réclamaient une ligne de conduite. Tous étaient aux aguets, prêts à saisir l'opportunité d'un salut comme des naufragés agrippant un périlleux radeau.

 

– D'abord, il faut reconnaître que le palais du roi des rois est peuplé de prétendants, et que leur vaine agitation ne nous sauvera pas. Aucun prince ne pourra reprendre la situation en mains. Aucun non plus ne sera reconnu par les moghûls. Ceux qui auront la sagesse de fuir auront peut-être une chance de réchapper à la razzia. Leur tête sera pourtant mise à prix. Nul doute qu'ils ne trouveront aucun allié capable de restaurer Izkandaraï, ainsi que le trône. Alors, messieurs, je ne vois qu'une seule solution.

« Il faut nous associer au nouveau pouvoir, et l'aider dans sa tâche. Nous pouvons lui éviter un siège trop long, qui ne sera qu'un coûteux réconfort pour la population de la cité. Nous pouvons mettre un terme à cette dynastie en faisant en sorte que Gandariah assume la défaite et en prenne son parti. Il faut nettoyer le harem de toutes les concubines de Kaddar et de tous ses enfants ; leur cause est déjà perdue. Rappelons nous des devises de nos ordres. Je pense à celle des Envouteurs, qui proclame « Prévoir et Surprendre ». N'est-ce pas ? Et celle des Imprécateurs ne dit-elle pas « Le Droit des Forts » ? Qui sont les forts aujourd'hui? »

 

– Vizir ! Nous en prendre au palais ?

 

– Il faut parfois savoir porter le coup de grâce. Ce n'est que politique, n'y voyez que votre justice. Eh bien, messieurs, survivrez-vous à la tempète ?

 

Les scheikhs en restèrent interdits. Ils s'appétaient maintenant à prendre la plus incongrue des décisions que leurs ordres eurent jamais imaginées. Comploter contre l'empire, qui avait fondé leur fortune.

Commenter cet article