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Les nuits agitées de Zana

Publié le par Fabien Maisonneuve

- Zana -

Je ne dormais plus la nuit, sentant sa présence dans la pièce. Je croyais sentir sur moi son odeur lourde et musquée ; l'embrun d'un fauve. Il me revenait en mémoire les reliefs de son torse musculeux et élancé. Je percevais le va et vient de sa longue chevelure dodelinante, noire de jais. Il avait les traits d'un dieu, jeune comme moi mais déjà souverain sur une humanité rabougrie. Il exprimait ce qu'il y avait de plus beau, de plus précieux en ce monde. Les Simurghs, chargés des voies de la divinité, l'avaient choisi. C'était un privilégié de l'existence.

Arasîl, le « messager » pour les simurghs. L'herméneute de la sagesse antique des oiseaux de chance, l'étoile des temps futurs. Ses traits étaient délicats, ses pommettes légèrement saillantes, ses joues rondes encore où poussait une fine toison, sa bouche sensuelle aux lèvres brunes. Tout évoquait l'amour et la vaillance, tout évoquait le désir de vivre. Et ce désir de vivre là troublait mes nuits. Il avait la peau tânée par le soleil et le vent. Il était bien plus sauvage et robuste que moi. Pourtant, je ressentais à ses côté une familiarité, une identité de condition, une même musique silencieuse qui évoquait les grands espaces, la rudesse du climat, la simplicité de la vie, le feu convant en moi sous l'usure de la routine, l'appel d'un horizon de démonstrations et de mérites à la face des hommes.

Je le savais un loup à sa façon. Ah que n'était-il porteur de mots plus doux encore que sa langue ne les rendait… Je saisi un coussin et l'enfonça contre mes cuisses, sentant une chaleur incontrôlable s'emparer de moi, là, détricotant tous les nœuds savamment liés dans mes entrailles. Une moiteur me rendit fébrile et molle comme du pain, et mes muscles malgré cela réclamaient l'effort. Je sentais en moi s'agiter une force douce qui transformait mes perceptions et réclamait le contact. C'était la première fois que mon corps m'envoyait pareils signaux. Je suffoquais de trop respirer. S'il n'y avait pas mon père et mon éducation de préservée, je l'aurai volontiers rejoins, comme ça, maintenant, sans crier gare. Il était dans sa couche, se tournant en tous sens sous l'effet de la chaleur.

Arasîl. Ah, je voulais l'appeler, lui dire de venir, de se presser contre moi.

Je plongeais ma tête dans l'oreiller laineux. Je mordillais mes lèvres. Peut-être était-ce pour lui que je m'étais préservée. Qui d'autre troublait ma vie de villageoise ? Qui avait risqué sa vie pour Tamaz ? Il portait les séquelles d'avoir cherché un autre moyen pour nous tous, un autre moyen que de me vendre aux étreintes des gardes asrati, ces saoulards. Je lui devais mon toit et ma vertu. J'aurai voulu porter le coup comme lui sur ces soldats crasseux qui croyaient pouvoir me posséder. A lui, je me donnerais de plein droit, droit d'un désir inextricable qui faisait son chemin dans tout mon corps, sans me demander la permission. Oui à cette folie. Oui à l'étreinte. Oui au bel Arasîl. Oui à la chair douce et ruisselante.

Mon choix était fait.

C'est avec lui que j'abandonnerai ma virginité pour une vie de femme. Quand bien même… hélas il était prince ; c'était le fils de Kaddar. Quelle folie ! Mourir d'amour pour un héritier de Gandariah… Comment ma vie de paysanne aurait-elle pu m'y préparer ? Je n'en pouvais plus de devoir me raccrocher à mon rang et à mon père. Je voulais tout oublier auprès de lui. Il me ferait le cadeau de sa faveur, comme il me l'avait avouée. Qu'importait toutes ces circonstances amères ; au diable les promesses, il était ma plaine à explorer, la source à laquelle m'abreuver, et j'étais son troupeau, lui, mon pasteur. Arasîl. Je ne voulais que lui, et lui attendait encore après moi. Il faudrait mettre fin à ce supplice. Bientôt. Bientôt.

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