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Muhaymin à Balad-al-Jamah

Publié le par Fabien Maisonneuve

- Muhaymin -

 

Je buvais une bière à la taverne des Brasseurs du Port Marchand, à Balad al-Jamah. C'était à deux pas du majalis où j'avais écouté toute la nuit les poètes narrer le règne terrifiant de l'empereur Serpentaire. Utile propagande en temps opportuns. Désormais ville franche, Balad al-Jamah était le refuge des alamites et le bastion des bazilanais. Pour les shadirites, c'était la dernière cité de civilisation dans tout le pays. Et j'étais là, moi le Cimeterre d'Or, a descendre des verres comme un imbécile. Je me contentais de noyer mon amertume.

Je ne faisais pas ce que l'on attendait de moi. J'avais écouté un vieux fou de kalandar, ce maudit Fereydoun, et manqué à l'appel du sacrifice. J'aurai dû me battre contre les moghûls et marquer par mon sang l'honneur immaculé de la dynastie que je servais depuis les lointaines années où j'étais devenu Pélerin de l'Epée. Non, au lieu de représenter le roi des rois, j'avais fui dans cette auguste ville pour y plaider la cause de l'empire. J'attendais encore que cela intéresse sérieusement un émissaire des Trônes. Quelle plaie ! N'y avait-il donc personne pour arrêter cette sauvagerie ? Que faire, seul avec mon sabre ? J'étais un guerrier à qui l'on refusait l'honneur combattre.

Je ne la vis pas s'approcher de mon banc au bord du bassin. La pièce pleine de bruit couvrait son pas léger.

 

– Honneur sur toi et tes armes, Cimeterre d'Or. Je m'appelle Boadidja.

 

Je me retournais en proie à l'ivresse. J'arpentais ses formes de mes regards instables. Sous son armure de cuir, cette femme arborait des courbes agréables. On ne voyait pas souvent des guerrières. Celle-là devait être une amazone que l'on emploie comme mercenaire. Les amazones venaient des steppes du Khagarsaï, mais avaient sû s'allier des clients fortunés en vendant leurs services de garde du corps. Je n'avais pas remarqué ses compagnons d'armes tout de suite. Me resaisissant, je contemplais aussi bien ses yeux en amandes que ma propre déchéance. Incapable de me prémunir du danger à cause de cet alcool. J'étais tombé très bas.

 

– Qu'est-ce que tu lui veut, au Cimeterre d'Or ? Tu ne vois donc pas qu'il est occupé ?

– Ainsi donc tu n'as rien trouvé de mieux à faire que de descendre des canons ? La peste soit des shadirites. Vous êtes tous des ivrognes.

– Un mot de plus et je te fais rentrer ton insolence au fond de la gorge.

– Je viens vers toi en amie, guerrier. Et en alliée. Nous n'aimons pas les kshayatrim, nous autres, figures-toi. Notre commanditaire s'est fait tué par des pirates d'Akazame. On dit qu'ils ont prêté la sombre allégence. De toute façon, aucune amazone ne supporte les moghûls ; ils raptent les femmes. On s'apprète à prendre le chemin de la lutte clandestine. On s'est décidés, mes gars et moi, et on veut mener cette guerre là sans salaire. Juste pour l'honneur. On s'est dit que tu étais le type qu'il faut. Celui qui nous manque pour faire parler de nous au palais du raïs. Tu es des notres ?

– C'est moi qui recrute, c'est moi qui donne les ordres.

– Embauches alors, on demande que ça.

 

Je pris une grande respiration et assura ma posture malgré la fatigue et le poids de mes membres.

 

– Soit. Vous êtes engagés, messieurs dames. Et maintenant ? Qu'est-ce que vous voulez trafiquer ? Il n'y a plus d'armées, à part en face. Comment voulez-vous tenir tête à Yakal Khagan ?

– On trouvera, Cimeterre d'Or. La discrétion ça nous connaît. Tu ne nous a pas vu venir, je parie. Quel est ton nom au fait, patron ?

– Muhaymîn.

– Et bien Muhaymin, tu vas devoir t'y coller, on a des coups montés à mettre en place pour chier dans les bottes de Yakal.

 

Cette femme parlait comme un soldat. Une dure à cuire, ou bien la contrefaçon était réussie.

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