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La Décision

Publié le par Fabien Maisonneuve

- Zana -

 

Je restais émerveillée de ces lys, dans le jardin, de ces doux ombrages aux couleurs magnificentes. Les roses mordorées rayonnaient de leur fard d'or. Des tulipes pourpres éclataient sous de nobles acacias sans age. Les pinçons le disputaient de leurs couleurs à des hirondelles et de grasses colombes. Il y avait des perroquets dans la volière, des tourtereaux au bord des mucharabieh. De belles fontaines sculptées où coulait une eau de diamants limpides . Je ne voulais plus quitter la medina qabiliyya.

Le prince Sayuddin me récitait les poèmes qu'il allait apprendre en se rendant au majalis qabiliyya. Des poèmes dans ma langue natale, l'Imazighen, cette langue qui conservait les intonations de celle des oiseaux. On y chantait les Chasseurs de Lumière.

"O Chasseurs qui dans la nuit étoilée

Veillent sur les huit trônes et leurs coeurs dédiés

Jamais accablés par les nuées noires,

Mais élevés, jusqu'aux cieux chamarrés et d'ivoire,

Quand règne la lueur de l'espoir rassasié."

J'étais submergée par la grandeur du destin d'Arasîl. Ici, ils savaient mieux que nous, c'était évident. Ils avaient toutes les cartes en main. Les poètes ont dit-on, même, l'art de forger la réalité. Cependant, la chose est interdite par la coutume. Dans sa transgression, la cité de Dar-al-Qarayn apparaissait comme ivre de liberté. Ici, le vizir Shalumbal les autorisait à exercer leur talent particulier.

Je crois que j'avais envie de vivre là, déjà. J'y étais si bien, comme apaisée. Les vents étaient tellement plus doux pour passer la saison des tempêtes, si nombreuses et rapides à défiler les unes après les autres. Nous étions alors submergés, dans les jardins, par une avalanche d'eaux chaudes, purifiées, qui émanaient des enchantements de la voûte invisible au dessus. Elle était issue elle-même d'un grand nombre de récits prodigieux sur la medina, qui circulaient dans les majalis du Mazighan.

Le reste du pays, tel que je le connaissais, était alors dévasté par les bourrasques et les grêlons. Le nord nous amenait le froid et l'eau, rendue à l'état de glace. C'était une saison rude pour nous. Il fallait guetter les moindres changements dans le ciel pour faire rentrer les bêtes avant qu'elles ne souffrent.

Je pensais au troupeau. Mon père s'occupait comme il pouvait des bêtes dans le ksar. Mon père. Malamîn. Cet homme aurait bien mérité un peu de repos dans la medina, lui aussi. Allait-on me laisser avoir de ses nouvelles? Oui, bien sûr, chacun de mes voeux était exhaussé, ici, à Dar-al-Qarayn. J'étais l'invitée des nobles, et le prince Sayuddin était bien noble de coeur. Il se plaignait de coutume, et sans doute à raison, de ce que sa mère porta la rochécaille au bras, signe kshayatrim. Sa vie semblait beaucoup plus compliquée depuis quelques temps. Il s'inquiétait de savoir s'il pourrait encore se rendre dans les majalis de la ville avec cette guerre qui avait entamé les frontières de l'émirat.

Je craignais qu'il arrive malheur à mon Chasseur de Lumière si nous quittions ce paradis. Nous avions tout loisir de nous instruire içi. Arasîl ne semblait pas prompt à le faire, il ne réalisait peut-être pas sa chance. Son orgueil lui faisait prendre des opinions rebelles à l'endroit de la reine. Il défendait des positions au fur et à mesure plus radicales à son encontre. En cela, le prince le trouvait utile.

Nous devions rester ici, sous la bienveillante hospitalité du prince Sayuddin. C'était une opportunité bénie du ciel. J'étais peu à peu considérée, et les simples habits blancs dont on m'avait vêtue me semblaient illustrer la venue prochaine d'un mariage avec mon doux Kaddar. Mais cela était impossible. Je lui envoyais des signes, de beaux et tendres sourires, pour lui montrer combien je serais heureuse de le retrouver. On nous avait placé dans des chambres séparées et conjointes en tant qu'hôtes de même parentèle, mais il savait escalader les parois extérieures ornées de reliefs pour atteindre ma fenêtre, et nous faisions l'amour dans des draps soyeux, au milieu de broderies et de belles fayences aux délicates mosaïques.

C'était la vie que je voulais. Je n'aurais pu imaginer demeure plus enchanteresse pour écouler mes jours.

 

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