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Sous l'Examen de Shalumbal

Publié le par Fabien Maisonneuve

-Conteur-

 

Un jour de traversée dans une cage, à l'arrière d'une charrette. Ascension de Dar-al-Qarayn, tiré par des chaînes comme un bestiau.

Arasîl entra à la cour. Il était trainé par une escorte de gardes asrati peu fiers d'avoir cette tâche à accomplir. Ils savaient que s'il venait à l'homme de Timra le désir de la liberté, leurs glaives et lances seraient d'une maigre utilité. Les chaînes du prisonnier ne pesaient guère dans la balance. Arasîl commençait à être connu des habitants du ksar pour ses prouesses physiques phénoménales, et sa maîtrise des armes. Il avait bien tordu l'encollure d'un cheval.

 

- Arasîl-

 

Je rentrais dans cette grande pièce semblable au nid d'une pie, tant elle était illuminée. Mille perles grosses comme le poing brillaient sur la coupole au-dessus, et des reliefs de bêtes inconnues ornaient les murs dentellés de courbes, ravivés par des lustres brillants. Cet intérieur était réhaussé des couleurs de grands vitraux clairs qui rayonnaient d'éclats dans la pièce.

 

- Conteur -

 

– Votre Honneur, ô vizir Shalumbal, Voici Arasîl, fils de Malamîn du village de Tamaz. Nous vous l'amenons par le commandement du capitaine Zahik. Il a exécuté trente-quatre gardes asrati sur la ligne, et parmi eux le capitaine Salik. Il a été sauvé in extremis par sa soi-disant sœur, une kahina. La rumeur prétend qu'ils seraient amants. Le capitaine Zahik nous a demandé de vous dire qu'il prétendait être… être… le fils du Shahenshah Kaddar Kalderade.

Le vizir ne se départissait pas de son calme digne d'un dive askya. Il cherchait dans son esprit un moyen simple d'éprouver le prétendant. Il était évident qu'il s'agissait d'un charlatan. On commençait donc à se précipiter sur la carcasse de ce bon vieux Shahenshah.

 

– Très bien, fils de Malamîn, racontes-moi ton histoire.

– Ce sont tes soldats ?

– En quelque sorte. Tu ne sais même pas qui je suis ?

– ça ne veut rien dire, tu ne sais pas qui je suis non plus.

– Tu rétorques comme un enfant. Quel age as-tu ?

– J'ai passé douze printemps sur le Pic de Timra. J'ignore quand je suis né.

– Intéressant, le Pic de Timra, dis-tu ? Il n'y a pas âme qui vive là-bas.

 

La reine Hamma'ani Banu Bareka jeta un regard curieux sur la délibération en entendant ces mots. Elle était accablée d'ennui jusque là, mais un soudain intérêt captait désormais toute son attention. Elle qui, un instant auparavant, jugeait le malotru bien impétueux et surtout vain dans sa prétention, considérait à cet instant le jeune homme avec circonspection.

 

– Le Pic est le refuge des Simurghs, et je suis le fils de Byrakk, leur Alif. D'après le vieux Fereydoun, qui est venu jusqu'à moi, je m'appelle Kaddar, fils de Kaddar.

– Tu dis être le fils des Simurghs, lança la reine ?

– Votre majesté, ne vous rabaissez pas devant cet imposteur, je vous prie.

– Je tiens au contraire à l'écouter.

– Je me permets, madame, de vous rappeler ce qui a été dit lors de sa présentation : il serait l'amant d'une kahina. Ne peut-on soupçonner un complot de Bardahût ?

– Il se trouve que j'ai rencontré Fereydoun, Shalumbal, t'en souviens-tu ? Il m'a parlé de son voyage au Pic de Timra. Où est-il d'ailleurs ?

– Posons la question à cet homme. Eh bien ! Vas-tu nous dire où est Fereydoun, le Roi-Mage ?

– Il a été jugé des cieux.

– Tu signifies là qu'il est mort ? Pas de témoin, reine. C'est tellement plus simple ainsi, pour un manipulateur.

– Comment est-il mort ? Je veux savoir…

– Il agonisait lorsqu'il arriva vers moi. Les nuées sombres du ciel étaient à leur paroxisme. Je crois qu'il ne parvenait plus à les supporter.

 

La reine fut prise d'un violent effroi. Elle n'avait plus de recours. Il ne lui restait plus qu'à mettre en œuvre les plans d'Omar Aj-Jahl. A moins… A moins que ce jeune garçon beau comme les blés soit la réponse qu'elle attendait du roi-mage…

 

– Assez pavassé, habitants de la ville, proclama l'héritier présomptif du Shadiraï. Je suis venu parmi les hommes afin de rétablir les antiques lois des Simurghs, et vous ne pourrez pas m'empécher d'apporter mon message.

– Je croyais que tu étais seulement là pour t'emparer du trône d'Izkandaraï ?

– Nous verrons cela en temps voulu. Pour l'heure je n'ai aucun désir de tomber dans vos habitudes de confort et de mollesse. Je ne perds pas mon temps à me trainer sur des coussins moëlleux, je suis un Chasseur de Lumière.

– Qu'entends-tu par là, meurtrier ?

– Vos gardes asrati sont des hommes bestiaux sans aucun sens de la divinité. Ils n'en appellent pas à l'Eydolûn. Moi je suis le messager du Chant du Monde, un éclair dans l'obscurité de vos nuits sans fins. Je suis venu allumer un feu qui jamais ne doit s'éteindre. Je suis venu réchauffer vos hivers en rallumant la flamme allumée par Aramidras, le Prophète divin.

– Tu te prétends toi-même prophète ?

– Messager.

– C'est à dire ?

– Je connais les voies des Simurghs, et vous savez qu'ils sont les empereurs du ciel. Vous savez qu'ils connaissent les voies de l'Ascension, du retour à Eloah, de la divinité enfouie dans l'homme et de son accomplissement. Je suis venu rendre aux hommes ce qu'ils ont négligé, oublié et dénigré. Je suis venu restituer la Lumière première.

– Personne ne peut survivre aux Simurghs. Comment le pouvais-tu, il y a douze ans ?

– Ils m'ont nourri de leur sang. Byrakk, mon père adoptif, m'a porté sur ses ailes et m'a fait reconnaître des siens. J'ai gagné droit de vie, et d'être leur ambassadeur.

– Je suis moi-même ambassadeur d'une reine au pouvoir bien réel.

– Ne blasphémez pas contre les Simurghs. Leur connaissance des voies sacrées est enracinée dans les causes même de leur existence. Avez-vous seulement une fois entendu l'histoire de leur Père-Mère, Amaruth ?

– Je la connais, jeune homme. Amaruth a été créé par Noréa pour enseigner aux hommes l'intelligence et la sagesse, dans le but de les amener à Eloah. Mais je vous parle de la vie, pas de contes de djinns.

– C'est pourtant à l'un de ces djinns que je dois la vie, figurez-vous. Et si ma sœur Zana était là, elle vous le dirait.

 

Puis, se tournant vers les soldats qui retenaient ses chaînes :

 

– Pourquoi ne la faites vous pas comparaître ?

 

On fit venir la Louve de Tamaz.

 

*

- Zana -

 

Amenée à me présenter au palais pour la première fois, moi qui revoyait en quelques bribes fulgurantes des morçeaux de ma vie dans les ruelles de la cité ksar, j'entrepris le vizir.

 

– Ô Vizir Shalumbal. Partout dans le Mazighan, vous êtes réputé pour votre sagesse et votre bienveillance à l'égard des rayat. Dois-je raconter pourquoi mon amant a vaincu les gardes du ksar de Tamaz ? En vérité, il n'a fait que nous défendre contre la spoliation.

– De quelle spoliation parles-tu, kahina ?

– Celle de notre bétail…

– Ne sais-tu pas qu'il y a des réquisitions pour l'effort de guerre ?

– … et celle de ma vertu. Attendez, ô vizir, et que faites vous des pauvres gens qui n'ont plus rien à manger et à commercer ?

– Ta vertu dis-tu ? Les sorcières en font bien ce qu'elles veulent, tu aurais pu te prêter à cela.

– Reine, par pitié, entendez mon cri ! Je suis une préservée, une bergère, la fille du dernier scheikh à entretenir la tradition du Parler des Oiseaux. Pour toutes ces raisons, et pour l'honneur de mon père, j'ai droit de réserver l'amour de mon corps et de mon âme à l'homme de ma convenance. L'amour est un calice que l'on peut servir aux invités seulement si l'on a du vin à leur servir, n'est-ce pas ? Et bien les Oiseaux de Timra sont le vin qui a rempli ma coupe. Il n'est pas destiné aux ivrognes, mais à un homme et seulement un, et son coeur est pur comme le cristal de roche.

 

A la vue de leurs visages, l'assemblée toute entière reconnaissait que nous autres, accuséss avions bien parlé. L'on sentait que l'heure de la délibération se rapprochait. Je frémissais à l'idée de devoir succomber. Je repris la parole:

 

-- Nous sommes les messagers des Simurghs, et nul n'a le droit d'étouffer leur Rappel. Ils annoncent leur retour parmi les hommes et la restauration du Pacte de Noréa. Prenez cela en compte avant de nous mettre à mort, ô vizir.

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